Inflation et croissance économique au XXIème siècle

Sous l'inexorable poussée de la Chine et de l'Inde, conjuguée à celle des autres pays émergeants, la hausse du prix du pétrole et de l'énergie, et, dans son sillage, des prix agricoles et des métaux rares, est appelée, à vue humaine, à se poursuivre sans relâche avec, sans doute, quelques pauses ou reculs temporaires. En d'autres termes, il s'agit bien d'une hausse à caractère structurel et non conjoncturel. Quelles en seront les conséquences pour la croissance ?

De toute évidence, les prochaines années seront placées sous le signe de la pénurie et, peut-être même, du rationnement. Le Club de Rome l'avait bien dit. Mais 40 ans trop tôt, bien avant l'entrée en scène des deux géants asiatiques. Ce qui change tout.

Ces années verront le passage obligé d'un mode de consommation et de production fondé sur la consommation de ressources de plus en plus rares à un mode nouveau fondé sur le recyclage systématique et les économies de ressources. Ce sera, dans une certaine mesure, une économie de survie de l'espèce. Mais, pour l'instant, on a encore rien vu et pratiquement rien fait. Au demeurant il est difficile de croire que les seules vertus de l'économie de marché et du libéralisme suffiront à opérer ce passage délicat entre tous.

Une période de transition douloureuse

Il convient de s'interroger sur cette période de transition. Car elle fait problème. Combien durera-t-elle ? Nul ne sait : 20, 40 ou 50 ans ou davantage ? Le temps, sans doute, que ces nouveaux modes de comportements s'imposent partout dans le monde, selon les mécanismes de « mimétisme » cher à René Girard.

Or cette transition, cruciale, sera forcément douloureuse. Elle sera, en effet, porteuse de pénuries de type nouveau dont il est difficile de voir comment elles pourraient être aisément supportées. Sans compter le coût d'une pollution croissante et d'un vieillissement généralisé sur la planète, deux facteurs qui vont exercer une influence fortement négative sur la croissance.

Or, jusqu'à présent, l' humanité dans son ensemble, jusqu'aux coins les plus reculés de la planète, a été guidée par la croyance aveugle et obstinée en une croissance perpétuelle et l'amélioration du sort de chacun sur la planète. Ce que l'on pourrait appeler le credo du développement pour tous.

Certes, depuis toujours, l'homme, tous les hommes ont partagé cette aspiration vers le mieux être. Mais il y a une différence majeure entre le passé par rapport au temps présent. Face à l'aspiration vers la satisfaction matérielle fondée sur la consommation de produits ou de services, l'homme disposait jadis de mécanismes régulateurs collectifs sous forme de codes de valeurs et de modes de comportements susceptibles de concourir à la maîtrise ou à la renonciation à la consommation matérielle : vie spirituelle, autorité morale, sens de l'honneur ou du sacrifice, prestige attaché à un comportement ou à une fonction sociale ou individuelle.

Il faut bien reconnaître que, depuis belle lurette, tout cela a largement été évacué du patrimoine moral de nos sociétés qui disposent d'un modèle mental très différent de celui des générations qui nous ont précédés. Cette disposition, cela va sans dire, risque fort de ne pas faciliter l'ajustement collectif au nouveau modèle économique et social qui s‘annonce.

Il y a donc des raisons de craindre que cette période de transition ne s'engage sous le signe de la contrainte sur le plan interne et de la violence sur le plan externe. Si bien que nos libertés individuelles, nos droits de l'homme si chèrement acquis, pourraient bien s'en trouver affectées et au pire, passer allègrement à la trappe de l'histoire.

Un modèle explosif

Sur le plan externe, les perspectives ne sont forcément réjouissantes. Comment ne pas voir que, depuis le grand réveil de la Chine, mais aussi, non loin derrière, de l'Inde, mais encore, ce que j'appellerai la « deuxième Chine », c.a.d. l'ensemble de l'Asie du Sud-Est et de l'Amérique latine, le monde est engagé dans la spirale d'un modèle de croissance clairement contradictoire et donc explosif. Il est caractérisé, en effet, par la rencontre, sans échappatoire possible, de deux trajectoires radicalement opposées où cheminent deux fractions de l'humanité : d'une part, les pays développés, Amérique, Europe et Japon, déjà grands consommateurs de ressources, et de l'autre, l'ensemble de pays émergents, Chine et Inde en tête.

Ces derniers, et on les comprend, n'entendent nullement renoncer au développement et vont exiger leur part croissante des ressources mondiales disponibles, au premier rang, de l'énergie. Ils vont le faire sous le double effet d'une poussée démographique sans précédent, 50 % d'hommes de plus sur terre d'ici 20 à 30 ans, et une fringale de rattrapage du niveau de vie occidental aiguisée par la diffusion universelle de l'information et de la communication. D'où l'exaspération des phénomènes de rareté et de pollution

En conséquence, sauf miracle, il est difficile de discerner aujourd'hui comment il sera possible d'échapper à la probabilité d'une collision catastrophique d'intérêts laquelle a toutes les chances de provoquer des conflits guerriers ouverts ou latents.

Notons au passage, facteur aggravant, dans les pays émergeants la présence d'un nombre croissant de jeunes gens non qualifiés sans emploi, à Gaza, au Kenya , mais aussi en Chine et en Inde, facteur où les polémologues ont depuis toujours identifié un facteur belliciste,

-sauf, bien entendu, si l'invention était, pour une fois, au rendez-vous de l'histoire, avec la prompte découverte de nouveaux carburants bon marché et non polluants,

-sauf s'il était possible de convertir rapidement et paisiblement l'ensemble de la planète aux vertus d'une consommation modeste et maîtrisée, du recyclage et de la coopération universelle.

Vaste programme comme aurait dit en son temps le Général de Gaulle.

Le risque d'effondrement du système monétaire international

Un troisième axe de réflexion concerne le risque, qui n'est pas à exclure, d'un dérèglement, on n'ose pas dire, d'un effondrement du système monétaire international sous le double impact d'une inflation mondiale généralisée et de la chute du dollar.

C'est ici le lieu de rappeler les propos prophétiques tenus jadis par Rueff-Armand au temps du Général de Gaulle, propos qui avaient, il est vrai, plus d'une génération d'avance. Or il ne faut jamais avoir raison trop tôt. Ceci étant, à force de les prévoir en vain, il arrive que les évènements se produisent enfin.

Là encore, il est difficile d'échapper au sentiment que notre époque est à la veille d'une échéance capitale qui pourrait voir sinon la disparition, du moins l'effacement progressif du dollar comme monnaie universelle. L'énorme montée en puissance des fonds souverains va sûrement jouer dans ce sens.

Par ailleurs, chacun sait que des injections massives de dollars ont été opérées dans l'économie domestique américaine et, en conséquence, dans l'ensemble du système monétaire international, avec le financement de la guerre en Irak, puis le sauvetage du marché immobilier américain, et puis des banques, afin de prévenir une récession pourtant devenue inévitable. Cette injection massive de liquidités dans l'économie mondiale, associée à l'inexorable montée des coûts, ne peut que se traduire par une puissante bouffée d'inflation mondiale dont on ne peut mesurer l'ampleur, sauf à conjecturer qu'elle sera vraisemblablement forte, voire très forte, et longue, voire de très longue durée.

A dire vrai, il y a fort longtemps qu'on pouvait observer un décalage persistant entre la croissance des liquidités en dollars et les besoins de l'économie mondiale. Mais ce décalage a été longtemps contenu, ou compensé, ou accepté grâce à un phénomène fâcheusement ignoré par les économistes chevronnés.

La monnaie, quelle qu'en soit sa nature, est fondés sur la confiance. La confiance dans le dollar était fondée sur la santé de l'économie américaine mais aussi et peut-être surtout, sur la capacité de l'Amérique d'assurer la protection de l'Europe contre l'Empire soviétique du temps de la Guerre Froide, de l'Arabie Saoudite contre les appétits de ses voisins, du Japon contre les prétentions de la Chine. Or le colosse américain est clairement en train d'épuiser ses forces en Irak et en Afghanistan, conformément aux analyses déjà anciennes, mais toujours pertinentes, du professeur Paul Kennedy, face à une Chine déjà devenue un redoutable challenger sur la scène planétaire, sans parler de l'Iran, de la Russie renaissante etc. etc.

Le monde occidental, et les pays émergents, n'ont plus une foi aveugle dans la capacité de l'économie américaine d'animer la croissance mondiale et la capacité des forces armées des Etats- Unis d'assurer la paix dans le monde. D'où une chute du dollar qui pourrait devenir irréversible.

Une mondialisation mal en point

Mais que va donc devenir dans ce contexte la mondialisation, déjà fort mal en point, avec la disparition programmée d'une monnaie solide et partout acceptée ? Il paraît assuré, à mes yeux, que la mondialisation va passer par profits et pertes pour laisser la place un nouveau système fondé sur le partage du monde entre trois ou quatre zones monétaires et commerciales disposant chacune d'un système interne de prix relatifs à peu près cohérent et de rythme de croissance différenciés.

La croissance mondiale ne pourra s'en porter que mieux. Mais cela ne sera pas forcément la même croissance et sûrement pas la même pour tous.

Pas la même croissance. Car il y aura effectivement une croissance en termes d'effort productif, mais probablement stagnation, voire décroissance en termes de revenus et de niveaux de vie. En d'autres termes, contrairement à l'excellent slogan présidentiel, peut-être faudra-t-il travailler davantage pour gagner moins (que de belles grèves en perspective !).

Auquel cas, les générations à venir pourraient bien se trouver confrontées, pour la première fois dans l'histoire récente, à un processus général de paupérisation dans le monde, avec maintien ici et là, de quelques insolents îlots de prospérité.

Mais, comme le disait naguère le président Pompidou, « le pire n'est pas toujours inévitable ».