Ces migrants qui changent la face de l'Europe : que faire ?


Les flux migratoires provenant du tiers monde, et notamment d'Afrique noire, du Maghreb et de Turquie, ne cessent de grossir. Un colloque récent, "Ces migrants qui changent la face de l'Europe", a permis de dégager les grands traits du défi que pose l'immigration non seulement à la France, mais aussi aux autres pays européens. La pression de l'immigration ne va pas se relâcher, bien au contraire.
Une première observation est que les problèmes d'immigration en Europe ne se posent pas en termes fondamentalement différents d'un pays à l'autre, bien que les populations d'origine ne soient naturellement pas les mêmes. La deuxième porte sur l'extraordinaire flou des données officielles disponibles (à l'exception, notable, des Pays Bas), que ce soit en termes de flux ou de stocks: par exemple, l'évaluation des Comoriens vivant à Marseille varie de 6 000 selon les chiffres officiels, à 60 000 si l'on en croit les évaluations officieuses des services sociaux.
Or le volume de la population et sa composition conditionnent étroitement les politiques économiques et sociales des pays d'accueil, voire même leur représentation politique. Par exemple, les dispositions du Traité de Nice ou celles, en discussion, de la Convention européenne, prennent en compte les populations de l'Union européenne. Si donc l'Europe veut mieux contrôler les flux migratoires, une première mesure, de bon sens, serait d'exiger des pays membres la publication de statistiques précises et exactes en utilisant au besoin les fichiers de la Sécurité sociale, de l'Education nationale, de la police, ou des douanes. Or en France, la décision récemment prise par l'INSEE de supprimer le recensement sous sa forme traditionnelle va dans le sens exactement contraire. Il tient au refus de savoir. Les conséquences seront redoutables.

Sous réserve de ces observations, l'on dénombrerait, selon l'ONU, environ 150 millions de migrants dans le monde. Il faut entendre par là les étrangers et les nationaux ayant acquis la nationalité du pays d'accueil et leurs descendants, que l'on peut définir comme les immigrés de la première, et deuxième générations. Ils seraient 40 millions en Europe et 8 à dix millions en France ( dont 5 millions environ de Musulmans), sans compter naturellement les clandestins dont le nombre est par définition, inconnu. Mais l'on sait qu'ils sont nombreux, les frontières étant poreuses, comme en témoignent les régularisations qui interviennent tous les 10 ans environ, non seulement en France mais aussi à l'étranger. En fait, les trois sources principales de l'immigration sont le droit d'asile, 200 000 en Europe selon Eurostat, le regroupement familial et les entrées clandestines.

Compte tenu de la croissance démographique différentielle entre pays et grandes régions du monde, il est manifeste que les courants migratoires vers l'Europe sont appelés à se renforcer considérablement dans les années à venir. Le principal problème pour la France, et pour l'Europe, est la pyramide des âges de l'Afrique, très large à sa base, et mince au sommet : c'est l'illustration d'une population très jeune, contrairement à celle de l'Europe en cours de vieillissement rapide. En dépit d'une baisse, relative, de la fécondité des Africaines, compte tenu de "l'effet d'inertie" bien connu des démographes, la population de l'Afrique va connaître une croissance en forte accélération. La pression migratoire n'est pas derrière nous, mais bien devant nous
En effet, bien qu'en réduction relative, (de 5,2 à 4,07 enfants par femme pour l'Afrique, 3,35 pour les Turques, 3,29 pour les Maghrébines) la fécondité des immigrés reste en moyenne presque deux fois plus élevée que celles des femmes françaises autochtones. Fait remarquable, la fécondité des femmes immigrées a cessé de baisser depuis dix ans. Cela signifie, en clair, que le processus d'intégration, dont la chute de la fécondité était un des indices manifestes, ne fonctionne plus ou moins bien.
Par ailleurs, les perspectives d'une amélioration de la croissance économique en Afrique restent très aléatoires, compte tenu de la relative faiblesse de l'aide internationale, mais surtout l'incapacité des pays récipiendaires de la valoriser convenablement. Il a d'ailleurs été fait remarquer qu'en tout état de cause, le développement économique de ces pays, loin de freiner l'émigration, la favorise au contraire par l'amélioration de l'information et des moyens de financer le départ. Au surplus, l'insécurité, les guerres et les famines délibérément provoquées par des gouvernements en quête de pouvoir, contribuent aussi, notamment en Afrique, à alimenter les courants migratoires vers l'Europe.

En ce qui concerne l'impact de l'immigration en Europe sur les comptes sociaux, l'activité économique ou le chômage, la redoutable opacité, ou leur absence, des statistiques rend très difficile toute évaluation précise. Il est néanmoins possible d'observer que, quel que soit le pays étudié, les immigrants ont beaucoup plus de peine que les autochtones à s'intégrer sur le marché du travail si bien que leur part relative dans la population au chômage est largement supérieure à leur proportion dans la population totale. On peut ainsi estimer, sous toute réserve, que les immigrés par leur contribution à l'économie couvrent environ les deux tiers de leurs coûts sociaux, le solde étant à la solde de la société d'accueil. Et encore ce calcul ne prend-il pas en compte les coûts indirects des communautés immigrées en terme de scolarité, de délinquance ou de logements sociaux etc.. Faute de disposer de statistiques précises, il est donc difficile de calculer la "balance des paiements" des communautés immigrées. Mais il est permis de penser, contrairement à ce qui était jusqu'ici communément admis, qu'elle n'est pas forcément positive, du moins pour l'instant.

Plus inquiétant est le fait que l'ascenseur social que constitue l'école semble être en panne. Il est permis de constater qu'en termes d'acquisition de diplômes, les générations présentes de jeunes immigrés sont en net recul par rapport aux générations précédentes. De même, à diplômes équivalents et à qualification identique, les jeunes issus de l'immigration ont-ils beaucoup plus de difficultés à pénétrer le monde de l'entreprise que leurs homologues autochtones. Ils sont, en revanche, sur représentés dans le secteur public.
L'on pourrait en conclure que l'on assiste à un double phénomène de radicalisation : les communautés immigrées auraient tendance à se replier sur elles-mêmes, quitte à s'évader dans le religieux; les communautés d'accueil seraient de plus en plus marquées par un réflexe de refus où l'image négative des "banlieues" jouerait sans doute un rôle majeur. Les sociétés d'accueil, en France notamment, auraient donc de plus en plus de peine à "digérer" l'immigration passée. D'où le durcissement des mesures destinées à freiner l'immigration que l'on constate dans la plupart des pays en Europe. Ces barrages sont, certes, loin d'être étanches. Mais qu'en serait-il en leur absence? Le problème est la course de vitesse entre immigration (mal mesurée) et intégration (presque impossible à mesurer).

Des projections effectuées à partir des statistiques de l'INSEE permettent de voir que, si les comportements des communautés immigrées ne devaient pas évoluer en matière de fécondité, dans 25 ans environ, en 2030, leur masse (avec leur descendants) pourraient représenter quelque 24 % de la population totale française, soit 15,7 millions de personnes et 23 % de la population active soit 5,7 millions de personnes) et 42 % des naissances, soit 273 000. Ces chiffres, qui, faute de mieux, ne sont que des ordres de grandeur, donnent néanmoins à réfléchir, notamment en ce qui concerne le nombre et le pourcentage des naissances qui préfigurent le volume et la composition des générations suivantes. Cela illustre à la fois la dimension du problème démographique de la France et l'importance des enjeux en cause.
Ces perspectives sont particulièrement dramatiques en ce qui concerne que la productivité française qui, avec l'évolution de la population active, conditionne la croissance économique, les ressources budgétaires et sociales destinées à financer les retraites et la Sécurité sociale. Cette productivité pourrait ainsi connaître une "cassure" ou une inflexion tendancielle vers le bas, s'il s'avérait impossible de donner à cette population d'origine étrangère, le degré de qualification exigé par une économie moderne et développée. L'on mesure ici l'importance cardinale du débat présentement engagé sur l'éducation nationale dans notre pays.
Egalement préoccupant est de constater que dans le même instant, la France voit des flux croissants de jeunes diplômés partir à l'étranger où ils vont contribuer à créer des emplois et des richesses. Selon le mot d'un des participants "la France exporte des Bac +5 et importe des Bac -5", ce qui n'est pas forcément une opération fructueuse et pourrait, à la longue, faciliter l'installation dans notre pays d'un certain processus de sous développement économique et social. A cet égard, il est inquiétant de constater que, selon l'OCDE, les perspectives à long terme de la croissance potentielle du PNB de la France ont été ramenées de 5% voici 30 ans à 2,25 % aujourd'hui.
Tout cela sans parler des problèmes de société multiples, dont le port du voile par certaines Musulmanes n'est qu'un exemple parmi d'autres, provoqués par l'immigration dans les pays d'accueil. Il est de plus en plus évident que pour la France comme pour l'Europe toute entière, l'immigration et les problèmes démographiques et sociétaux qui y sont associés, seront la grande affaire du XXI° siècle.

Jacques Dupâquier, membre de l'Institut et Yves-Marie Laulan, Institut de Géopolitique des Populations