Où va l’Afrique noire ? En route vers le chaos ?

L'Afrique noire, quels que soient certains succès locaux et précaires, glissera sans rémission vers le chaos au cours du XXIe siècle si rien n'est tenté pour renverser le cours des événements.
Près d'un demi-siècle après son émancipation, ce continent déshérité, non seulement est mal parti, pour reprendre le titre du célèbre ouvrage de René Dumont, mais continue à reculer.
La croissance de la population y est, en moyenne, de 2,6 % l'an, contre 2 % pour la croissance économique, d'où une paupérisation jusqu'à présent irréversible. L'Afrique ne représente plus que 1 % du PIB mondial ; 2 % des échanges internationaux, et son PIB, inférieur à celui des années soixante, est aujourd'hui égal à celui de la petite Belgique. Pour couronner le tout, le sida a frappé 30 millions d'Africains, entraînant 15 millions de décès.
Or, si l'Afrique sombre, elle entraînera inévitablement la France — et l'Europe toute entière — dans ses remous. Leurs destins sont inextricablement liés, par l'histoire et la géographie. Or, en 2050, l'Afrique « pèsera » démographiquement trois fois autant qu'une Europe vieillissante et sous-peuplée.
Il faut ici prêter une oreille attentive à l'avertissement lucide de Jean-Paul Ngoupandé, ancien Premier ministre de la République de Centrafrique : « Persistez dans l'indifférence, et vous prendrez le chaos africain en pleine figure ». Et de poursuivre en soulignant que sur les 800 millions d'Africains, la moitié au moins sont musulmans et que l'intégrisme y progresse à pas de géants. Et de stigmatiser au passage la délinquance des États, la corruption et la criminalisation rampante des économies.
Rien ne manque à ce tableau sans complaisance dont, malheureusement, l'actualité, en Afrique, atteste l'authenticité. Après la crise des Grands Lacs, c'est la Côte-d'Ivoire, naguère joyau et vitrine d'une décolonisation que l'on pensait réussie, qui explose dans une quasi-guerre civile dont elle rend, bien entendu, l'ancien colonisateur responsable. Ici et là, ce sont des famines qui sont provoquées par des gouvernements cyniques et corrompus ou des chefs de bandes féroces. Ainsi le Zimbabwe s'attache-t-il à chasser les derniers fermiers blancs, base de sa prospérité passée, cependant que la faim, qui avait disparu de ce pays, menace à nouveau les populations. L'Afrique apparaît ainsi comme une sorte de Titanic humain qui sombre. Elle cherche son salut dans une émigration massive vers l'Europe, devenue une nouvelle Terre promise, par la force des circonstances, au risque d'entraîner cette dernière, elle aussi, dans les remous de son naufrage. Les rapports entre l'Afrique et l'Europe seront, nul ne peut en douter, un des grands drames géopolitiques du XXIe siècle.
Voilà les véritables enjeux de la coopération et du développement durable dans les années à venir.
Ceci étant, que peut-on faire pour sauver, peut-être malgré lui, un continent devenu délinquant ? Le problème majeur est que l'Afrique, à quelques heureuses exceptions près, a abondamment démontré son incapacité à s'autogouverner. Tout ce qui a été fait jusqu'à présent pour venir en aide à l'Afrique se solde par un échec sans précédent dans l'histoire contemporaine. Car l'Afrique d'aujourd'hui :
— s'est montrée incapable de maîtriser sa croissance démographique ;
— n'a pas été en mesure de promouvoir son développement économique et sociétal ;
— ne semble pas capable de juguler la pandémie du sida dont les ravages, sur le plan humain et socio-économique, sont manifestement intolérables.
Or il est possible de montrer que cette triple malédiction — sida, explosion démographique et effondrement économique — n'est nullement une fatalité. Elle est susceptible d'être conjurée. Car elle est clairement liée à la condition de la femme africaine, clef de l'apparition d'un véritable développement durable sur ce continent.

La condition féminine en Afrique

La femme africaine est, en effet, clairement au centre de la problématique du développement africain.
Si la croissance démographique se poursuit à un rythme accéléré, contrairement à ce qui se passe sur le reste de la planète, c'est parce qu'il n'a pas été possible à la femme africaine de se rendre maîtresse de sa fécondité.
Si la pandémie du sida ne cesse de s'aggraver, c'est parce que l'on n'a pas donné à la femme africaine les moyens de s'en protéger.
Si la croissance économique n'a pas franchement démarré, c'est parce que la femme africaine ne dispose pas des libertés privées et publiques qui lui permettraient d'assumer pleinement son rôle dans le processus de création de richesses.
En conséquence, libérer la femme africaine, c'est libérer l'Afrique de ses pesanteurs socioculturelles qui l'entraînent irrésistiblement vers le fond. L'émancipation de la femme africaine est bien la clef du développement durable en Afrique.
La décolonisation, vieille de près d'un demi-siècle, n'aura pas apporté, d'une manière générale, aux Africaines, une amélioration significative de leur sort, même si certaines avancées appréciables peuvent être néanmoins identifiées ici et là.
Il est d'ailleurs révélateur que, si l'on connaît des femmes chefs d'État ou femmes [manque un mot ?] en Amérique latine, en Asie ou en Inde, où certaines ont joué un rôle capital sur le plan politique ou sociétal, ce n'est nullement le cas en Afrique. Cela n'est pas fait pour surprendre. Car la femme africaine est trop souvent privée d'une éducation convenable, voire même, trop souvent, d'une éducation quelconque. Si, en Europe et en Amérique, 2 % seulement des femmes sont analphabètes, en Afrique (et dans le monde arabe), cette proportion concerne plus de 50 % de la population féminine.
Or force est de constater que les sociétés africaines d'aujourd'hui sont loin de ménager aux femmes la place qu'elles méritent pour pouvoir contribuer utilement à l'apparition d'un développement durable en Afrique.
La femme africaine est trop souvent privée de l'accès à une hygiène et à des conditions sanitaires minimales. Elle est trop souvent dépourvue des droits personnels les plus élémentaires au profit de l'homme, ou de la belle-famille à laquelle elle est soumise. Elle est accablée par des besognes ménagères qui en font parfois une véritable bête de somme. Tout ceci devrait, bien entendu, être nuancé et précisé selon les ethnies, les régions, les pays. Il n'en reste pas moins que ce tableau d'ensemble reste, malheureusement, fort proche de la réalité.
Tout ce qui précède a été fortement illustré par Jean Cluzel, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques, dans un de ses discours récents où il évoque ainsi : « Cette femme de pêcheur au Sénégal, les mains brûlées par la saumure ; la femme rurale, bébé sur le dos, pilant quotidiennement plus de vingt kilos de mil ou de riz. Femmes d'Afrique, tôt levées, tard couchées. » Et il ajoute, à juste titre : « L'avenir du continent africain dépend des femmes africaines. » On ne saurait mieux dire.
L'aide internationale a-t-elle contribué à améliorer la condition féminine en Afrique ?

L'échec de l'aide nationale et internationale

On pourrait soutenir, sans être taxé de paradoxe excessif, que l'aide internationale est un échec historique monumental. Que faut-il entendre par là ? Simplement le fait que les pays que nous n'avons peu ou pas aidés, Chine et Inde par exemple, sont précisément ceux qui ont décollé, qui se sont développés le mieux et le plus vite. Ceux que nous avons, au contraire, abondamment et longuement secourus, Afrique noire et Afrique du Nord, sont ceux qui sont à la traîne ou qui ont même régressé.
Ainsi, la Chine s'est prodigieusement développée depuis trente ans, mais essentiellement grâce aux fonds de la diaspora chinoise. En fait, plus de la moitié des pauvres dans le monde vivent en Chine ou en Inde. Mais ils n'auront reçu que 1 à 2 dollars par tête contre 50 dollars par tête pour les petits pays du tiers monde.
Par ailleurs, si 200 millions d'hommes sont sortis de l'extrême pauvreté, plus d'un milliard vivent encore avec 1 dollar par jour, 2 ou 3 milliards avec 2 dollars par jour, sans eau potable, sans écoles, sans électricité ni équipements sanitaires. Voilà qui relativise singulièrement les progrès enregistrés en un demi-siècle sur la planète en matière de développement.
En d'autres termes, le progrès économique est intégralement réparti sur la planète : certaines régions ont clairement émergé alors que d'autres stagnent ou s'enfoncent. Le malheur, pour l'Europe, veut que les premiers soient à l'autre extrémité de la planète et les seconds à nos portes. Or ce sont précisément ces derniers qui ont le plus bénéficié, tout au long de cette période, de notre aide.
Est-ce à dire que l'aide n'a servi à rien et que ces fonds, un peu moins de 1 000 milliards de dollars sur cinquante ans, ont été dilapidés en pure perte, qu'ils n'ont servi qu'à créer des friches industrielles ou agricoles toutes neuves ou à alimenter des comptes à Zurich ? Cela dépend. Mais c'est largement le cas de l'aide bilatérale, trop souvent gaspillée car accordée pour des raisons politiques à des pays mal gérés.
Voici quelques exemples chiffrés malheureusement fort significatifs :
En Afrique, le PNB par tête est aujourd'hui plus faible qu'en 1980. Il décline de 0,8 % au Maghreb et au Moyen-Orient dans les années quatre-vingt, et cela en dépit d'un taux d'investissement extrêmement élevé. Entre 1960 et 2000, le Zaïre a reçu plus de 10 milliards de dollars d'aide et pourtant le PNB par tête s'est effondré en passant de 460 dollars à 100 dollars. En Tanzanie, 2 milliards de dollars en vingt ans ont été engloutis en pure perte pour la construction d'un réseau routier. En Ouganda, dans les années quatre-vingt-dix, 2 % seulement des fonds destinés à l'éducation parvenaient aux écoles, etc.
Bien plus, l'aide a parfois revêtu un caractère franchement nocif en prévenant la mise en place de réformes indispensables : cela a été le cas au Kenya, au Congo, au Nigeria, en Côte-d'Ivoire ou en Zambie. Pourquoi en est-il ainsi ?
D'une manière générale, il est permis d'avancer que l'aide est mal distribuée par les pays donateurs, et mal utilisée par les pays bénéficiaires. Avec une meilleure allocation de ces fonds, il est permis d'affirmer que l'impact sur la croissance et la pauvreté serait plus que doublé.
Ici, les études de la Banque mondiale — qui a forgé de nouveaux instruments d'analyse — nous seront d'un précieux secours. Elles nous montrent clairement que l'aide a été utile là où les gouvernements bénéficiaires ont été en mesure de mettre en place un encadrement institutionnel satisfaisant et de mettre en œuvre des politiques économiques et sociales adaptées. Cela n'a pas été manifestement le cas en Afrique (ni au Moyen-Orient), sauf exception. Dans le meilleur des cas, 1 % d'aide supplémentaire s'est traduit par 0,5 % de croissance supplémentaire et un recul de 1 % de la pauvreté. Dans le pire, un dollar d'aide n'a produit que 29 cents de croissance et la pauvreté a stagné ou progressé.
C'est la raison pour laquelle, devant ce constat d'échec relatif, les institutions internationales ont procédé depuis quelques années à un examen de conscience courageux qui a abouti à la remise en cause de certains postulats. En fait, la Banque mondiale change de doctrine de développement tous les dix ans. On est progressivement passé de l'investissement dans le béton à l'investissement dans l'homme. Elle ne consacre plus qu'un tiers de ses crédits à l'infrastructure aujourd'hui contre trois quarts dans les années soixante. En d'autres termes, moins de grands projets spectaculaires d'irrigation, de barrages, de routes, d'hôpitaux, de centrales électriques. Mais, en revanche, plus d'efforts, plus d'incitations pour instaurer un climat institutionnel propre à encourager l'investissement privé et la petite entreprise porteuse d'emplois, grâce à l'amélioration de l'ordre public et de la sécurité, par l'éducation, la santé, l'hygiène, l'amélioration du fonctionnement de l'Administration et des services publics, la lutte contre la bureaucratie et la corruption.
En bref, moins d'ingénieurs, moins de financiers, moins de techniciens, mais plus de sociologues, de conseillers, d'experts, encore plus d'humilité et de patience.

Il faut réformer l'aide à l'Afrique

La nouvelle cible prioritaire de l'aide doit être la promotion de la femme africaine. Pourquoi la femme ? Parce qu'elle se trouve au centre de la problématique du développement. Et qu'elle en détient la clef.
Si la croissance démographique se poursuit à un rythme accéléré, contrairement à ce qui se passe sur le reste de la planète, c'est parce qu'il n'a pas été possible à la femme africaine de se rendre maîtresse de sa fécondité.
Si la pandémie de sida ne cesse de s'aggraver, c'est parce que l'on n'a pas donné à la femme africaine les moyens de s'en protéger.
Si la croissance économique n'a pas franchement démarré, c'est parce que la femme africaine ne dispose pas de la possibilité d'assumer pleinement le rôle qui pourrait être le sien dans la création de richesses. On pourrait ajouter que, si la femme africaine est largement absente de la scène politique, c'est parce qu'elle ne dispose pas des libertés publiques et privées qui lui permettraient d'accéder à des responsabilités politiques. En conséquence, libérer la femme africaine, c'est libérer l'Afrique de ses pesanteurs socioculturelles qui l'entraînent irrésistiblement vers le fond. L'émancipation de la femme africaine est la clef du développement durable en Afrique.
Qu'il s'agisse de la maîtrise d'une démographie galopante, de la lutte contre le sida qui dévore les forces vives de l'Afrique, de la relance de la croissance économique, c'est bien la femme comme mère, comme victime, comme facteur économique et acteur politique et sociétal au sein de la famille et des institutions qui est centre de la problématique du développement. Cela passe par la santé, l'éducation et la promotion politique au niveau local, ou national. Cela, l'aide peut contribuer à en faire une priorité.
Déjà, parmi les six recommandations majeures adoptées par le Conseil d'aide au développement de l'OCDE en 1996, notons que deux d'entre elles au moins concernent la femme : qu'il s'agisse de mettre un terme à la discrimination traditionnelle à l'encontre des femmes en matière d'éducation ou d'amélioration des conditions d'hygiène pour les filles ou les mères. Mais je prétends qu'il faut aller plus loin, beaucoup plus loin et donner une priorité absolue à l'amélioration de la condition féminine en Afrique et en Afrique du Nord. La femme doit clairement être placée au centre de la cible des efforts d'aide. Il faut une révolution là où nous n'avons encore qu'une timide évolution. Et le temps est devenu court.
Que signifie concrètement ce redéploiement de l'aide autour de la femme ? Cela veut dire que toutes les formes d'aide mises en œuvre aujourd'hui sous des formes diverses, voire disparates, doivent être réagencées, réordonnées autour d'une finalité prioritaire, autour d'un moyeu central, qui est l'amélioration de la condition féminine :
— la maîtrise de la fécondité par l'éducation et la formation ainsi que la mise à disposition de moyens contraceptifs adaptés, mais aussi, et peut-être surtout, la mise en place de dispositifs socioculturels lui permettant de résister aux pressions excessives de l'entourage ;
— l'accès aux libertés publiques et privées autorisant l'épanouissement de sa personnalité ;
— l'accès aux responsabilités publiques au niveau local et national. La femme africaine doit être appelée à jouer un rôle central dans la vie de la Cité ;
— l'indépendance financière, grâce à la formation professionnelle, avec l'accès à un métier et la possibilité d'y faire carrière, à l'instar des hommes ;
— last but not least, l'accès à une hygiène et à des conditions sanitaires décentes lui permettant de préserver son capital santé et celui de ses enfants.
En d'autres termes, tous les instruments classiques du développement économique (éducation, formation professionnelle, aide dans le domaine financier, social, médical, sanitaire, politique) doivent être mobilisés au service de cet objectif central qu'est l'amélioration de la condition féminine en Afrique.
Disons-le clair et net : il n'y a rien de bien neuf dans tout cela. Les moyens de cette stratégie d'ensemble ont déjà été employés de fort longue date et sans grand succès. Mais, comme sur le champ de bataille, le secret de la réussite réside dans l'organisation des ressources disponibles autour d'une idée stratégique centrale, celle qui ouvre le chemin vers la victoire. L'idée stratégique de cette bataille pour l'Afrique est la promotion de la femme africaine.

Comment le faire ?

Les obstacles à surmonter pour appliquer ce programme sont himalayens. Ils tiennent à deux causes évidentes dans les pays donateurs eux-mêmes et, naturellement, en Afrique même.
Chez les premiers, il existe une montagne de préjugés à écarter qui tiennent très largement à une sorte de sclérose de l'imagination et à la routine. Au niveau des responsables politiques, l'idée d'une révision de ce qui s'est fait depuis toujours se fraie difficilement un chemin. Pour ces derniers, qui ne connaissent pas le terrain, si ce n'est à travers le prisme déformant des « sommets » à grand spectacle et des conseils de leurs conseillers, il suffirait de relever quelque peu le montant de l'aide, surtout celle qui est attribuée par leurs voisins, sans rien changer, et tout irait pour le mieux.
Par ailleurs, les agents chargés de mettre en œuvre l'aide nationale ou internationale sont justement préoccupés par la défense de leur territoire : ingénieurs, techniciens, financiers n'éprouvent aucun enthousiasme, et on les comprend, à se voir déposséder de leur fonds de commerce au profit d'autres experts, éducateurs, enseignants, médecins, spécialistes des sciences humaines. Ils connaissent bien le métier qu'ils ont pratiqué depuis toujours et n'ont aucune envie — ni capacité — d'en changer.
En Afrique, la montagne devient un Everest de blocages de toutes sortes, familiaux, sociaux, institutionnels. Depuis cinquante années, l'Afrique a fait preuve, à défaut de la capacité à se développer, d'un extraordinaire talent pour faire du sur-place, c'est-à-dire à ne pas changer.
Tâche colossale, on le devine, tâche prométhéenne, tâche herculéenne plutôt, d'autant plus ardue qu'elle est menée de l'extérieur, par l'étranger aisément taxé, on le devine, d'ingérence et d'atteinte à la sacro-sainte souveraineté nationale. Comment convaincre M. Mugabe de céder paisiblement la place à un gouvernement démocratiquement élu afin de sauver une population menacée par la famine et redresser une économie qui s'effondre, celle du Zimbabwe, ruinée par dix ans d'erreurs et de folie ? Et ne parlons pas de la Côte-d'Ivoire, naguère le joyau de l'Empire français. Il le faudra pourtant, sauf à accepter la perspective que l'Afrique, dans cinquante ans, se retrouve dans la même situation, sinon pire, qu'aujourd'hui et que l'Europe, de son côté, soit prête à voir débarquer sur ses rives des centaines, voire des millions, d'Africains chassés par la misère qu'il lui faudra, bon gré mal gré, prendre en charge.
En conséquence, sauf à accepter l'inévitable, il importe de réviser de fond en comble les postulats qui ont été à l'origine de l'aide française et internationale, FMI et Banque mondiale compris, et qui se sont révélés dramatiquement inadaptés. Les chiffres cités plus haut sont implacables. L'aide à l'Afrique a été et est encore un échec. Il faut faire mieux.
Ce n'est pas faire injure aux promoteurs du NEPAD que de considérer que ce nouveau programme, fondé sur la « responsabilisation » des États concernés et la notion de partenariat, pèche par un défaut majeur : il suppose le problème résolu et l'aborde par la fin. Car c'est justement l'absence de responsabilité des partenaires africains qui a constitué la principale pierre d'achoppement de la plupart des programmes d'aide à l'Afrique. L'aide occidentale à l'Afrique doit donc entreprendre, sans complaisance ni faiblesse, une douloureuse mais indispensable révision.
Les institutions internationales ont la peau dure, chacun le sait. Elles refusent de mourir, même lorsqu'elles ont dépassé leur niveau d'incompétence maximale, conformément à la loi de Peter. Mais la fâcheuse contrepartie de cette vertu est la quasi-impossibilité de changer, même lorsque les circonstances l'exigent. M. Wolfensen en a bien fait l'expérience à la Banque mondiale. Donc, à politique nouvelle, institutions nouvelles et hommes nouveaux.
En premier lieu, il convient de fédérer au niveau européen les diverses agences de développement qui existent en France, en Allemagne, en Angleterre, un peu comme on vient de le faire pour la Banque centrale européenne en matière de politique monétaire. Face à la problématique du développement, il faut que l'Europe puisse s'exprimer d'une seule voix.
Bien plus, il faut envisager de créer une nouvelle agence européenne. Cette dernière ne devrait en aucun cas se préoccuper de distribuer des crédits ou d'attribuer des financements. Ses attributions devraient être purement d'ordre culturel et social, et nullement d'ordre financier. Son objectif unique serait la formation de l'homme et, plus précisément, de la femme. En d'autres termes, son champ de compétence devrait s'étendre à l'éducation, la formation professionnelle administrative et civique, la promotion des droits civiques et politiques, l'amélioration des conditions médicales et sanitaires, ce que les agences présentes font peu, ou pas, ou mal. Pourquoi ? Parce qu'elles défendent leur fonds de commerce.
Ce travail de formation ne devrait en aucun cas se faire en Europe mais uniquement sur place, en Afrique. Car il est maintenant archiprouvé que tout étudiant qui vient faire ses études à Londres, à Francfort ou à Paris est irrémédiablement tenté, sauf cas particuliers, de rester en Europe — et cela se comprend — où les conditions de vie sont évidemment bien supérieures à celles de son pays d'origine. Or rien ne sert de vider l'Afrique de ses élites en formation et d'alimenter des courants migratoires qui sont de plus en plus mal supportés. Il est donc impératif de faire cet effort d'éducation sur place, quoi qu'il en coûte.
La coopération décentralisée a déjà obtenu de beaux succès, notamment en Afrique et aussi dans l'ex-Europe de l'Est, mais elle a également montré ses limites. En d'autres termes, il faut en faire autre chose qu'un instrument fantomatique et folklorique. Car cette forme de coopération a un potentiel considérable. En effet, avec le vaste mouvement de décentralisation qui a parcouru l'Europe entière, les collectivités locales disposent désormais de ressources nouvelles qui peuvent abonder cette coopération d'un nouveau type. Par ailleurs, l'on sait désormais que c'est sur place au niveau local que les choses significatives, celles qui comptent, se passent, et non au niveau central. Enfin, la coopération décentralisée permet une prise de conscience précieuse des enjeux de la coopération au niveau des élus locaux, de la population locale, de l'Europe d'en bas en quelque sorte. La nouvelle coopération ne doit pas seulement être l'affaire de quelques bureaux à Paris ou à Bruxelles, mais celle de l'homme de la rue, dans son quartier, dans son village, son département ou sa région.

Conclusion

L'Afrique noire est en train de sombrer. Mais elle ne coulera pas seule. Elle entraînera l'Europe avec elle vers le fond. Car l'Afrique représente un danger grandissant pour une Europe vieillissante, stagnante, qui se vide peu à peu de ses forces vives. Si l'Afrique est en péril de mort, l'Europe l'est aussi, pour des raisons symétriques mais inversées. Une situation d'urgence de cette nature exige des mesures d'urgence propres à assurer la survie de l'une comme de l'autre.
Dès lors, une « révision déchirante » des rapports entre l'Europe et l'Afrique s'impose, notamment en ce qui concerne l'aide. Dans la deuxième moitié du XXe siècle, l'Europe est progressivement passée d'une indulgence bienveillante à l'indifférence résignée depuis la chute du Mur de Berlin. Car l'Europe se croit à l'abri du chaos africain. Elle ne l'est pas. Le flux croissant des réfugiés du désespoir qui rongent les rives de l'Europe avant de les submerger en porte témoignage. Or ces immigrés peu ou pas qualifiés pèsent déjà d'un poids très lourd sur les comptes sociaux d'une Europe déjà accablée par le flot montant de ses vieillards inactifs demandeurs de retraites et de soins médicaux. Immigrés improductifs et vieillards inactifs seront désormais en compétition pour des ressources toujours plus rares, [sans compter les inextricables problèmes d'insertion sociale, partant de xénophobie dès qu'une immigration est trop [illisible] et trop rapide]. Les temps de la résignation impuissante sont révolus. Car cette situation tragique impose un changement radical des postulats traditionnels de l'aide européenne à l'Afrique, avec comme cible prioritaire, l'amélioration de la condition féminine, comme on l'a vu, changement qui comporte un certain nombre de préalables.
1. Il faut désormais tenir à l'Afrique et aux Africains un langage de vérité éloigné du discours démagogique cher à certains de nos responsables. Les Africains, dans leur malheur, ont droit à la vérité. La langue de bois du discours officiel qui les pose dans un statut de victimes et donc d'assistés permanents n'est plus de mise.
2. L'aide à l'Afrique, quelles qu'en soient la nature et les modalités, doit être conditionnelle, c'est-à-dire subordonnée à l'obtention de résultats. Sinon, elle est stérile, voire nocive. Il faut que les manquements aux engagements pris, les insuffisances de résultat soient sanctionnés. [illisible.]
3. L'aide doit être sélective. Autrefois, sur les champs de bataille, les chirurgiens militaires écartaient les blessés trop graves au profit de ceux qui pouvaient être sauvés, eu égard aux maigres ressources disponibles. Certains pays africains, comme la Somalie, et d'autres encore, sont dans cette situation. Il n'est guère d'autres choix que de les abandonner à leur triste sort dans l'attente de jours meilleurs.
4. Ne faudra-t-il pas un jour être contraint de sauver l'Afrique malgré elle, envisager une recolonisation d'un troisième type, imposée, au besoin, par la force des armes ? Elle n'aurait nullement pour objet d'établir une hypothétique démocratie dont les Africains n'ont que faire, comme le préconisait, non sans cautèle, le président Mitterrand à la Baule. Mais plutôt une colonisation à la romaine ou à l'anglaise aurait simplement pour objet de rétablir un ordre économique minimum autorisant une reprise du [illisible] développement : permettre aux marchandises de circuler, aux producteurs de produire, aux malades de se soigner, aux enfants d'apprendre, aux femmes de vivre des vies de femmes et non de bêtes de somme.
Certes, cela impliquerait une véritable mise sous tutelle. Mais, après tout, la France l'a bien fait dans des situations d'urgence à Kolwezi, avec l'opération Turquoise au Rwanda, en Côte-d'Ivoire, hélas de nos jours. Puisque tant de responsables africains se sont montrés irresponsables ou incapables, il est du devoir de l'Europe de se substituer à eux. L'Afrique et l'Europe ont partie liée. Elles s'en tireront ensemble ou sombreront ensemble dans le chaos.